Michèle FREUD
Psychothérapeute, Praticienne en EMDR et en thérapies brèves

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Les chroniques de la psy au théatre

Caspar ou l'anatomie d'un fou

de Claude-Alain Planchon

Le rideau se lève sur l’espace clos d’une chambre d’isolement d’un hôpital psychiatrique.

Dès les premières minutes, le ton est donné et le décor posé : Caspar, jeune patient diagnostiqué « schizophrène », interné pour le meurtre de son frère, vient d’être transféré d’un sanatorium vers un asile américain où plane la menace d’une lobotomie.

Dans l’Amérique des années 1970, cette chirurgie, aujourd’hui interdite, reconnue comme profondément mutilante, prétendait soigner certains troubles psychiques en sectionnant ou altérant la substance blanche d’un lobe cérébral, entraînant une profonde désorientation de la personnalité.

D’emblée, la pièce installe une logique implacable, celle de faire taire ce qui dérange. La lobotomie en devient l’emblème, tranchant là où la parole devrait circuler, révélant une société qui muselle les voix dérangeantes, à défaut de les entendre.

À son arrivée, Caspar, enfermé dans son délire et ses démons, est pris en charge par Leland, l’infirmier de service. Sous la menace du couperet — la lobotomie — Leland tente de le faire parler.

« Je suis Caspar, 199-19-13, Caspar Melville », dira-t-il ! Dans la violence du silence, il livre la maltraitance subie dans son enfance : les viols répétés infligés par son frère aîné, Carl. Il raconte aussi les coups reçus de parents qui lui ont toujours préféré ce frère « merveilleux », dont la présence continue de le tourmenter.

S’ensuit une longue digression sur sa folie meurtrière.

Puis il explique comment Carl, qu’il nomme « le passe-muraille », s’infiltre chaque nuit à travers les barreaux de sa chambre pour lui rendre visite. Son retour répété illustre l’impossibilité de mettre à distance les scènes traumatiques qui le hantent sous forme d’hallucinations et de visions singulières.

Témoin de ses délires, le spectateur pénètre l’expérience intérieure de Caspar. Les voix surgissent, le dédoublement de sa personnalité et les visions mystiques et poétiques saturent l’espace d’une parole plurielle.

Bien plus que l’histoire d’un être marginal ou d’un fou au sens psychiatrique, la pièce met en scène, de manière profondément troublante, les effets durables de traumatismes précoces, tels qu’un trouble de l’attachement et un inceste.

Par cette écriture tendue et dépouillée, Claude-Alain Planchon ne cherche pas à expliquer la folie, mais à la faire ressentir dans sa chair et dans son souffle.

Mickaël Winum incarne avec une justesse remarquable, jusqu’à s’y confondre, Caspar, ce schizophrène à l’enfance malmenée. Il donne à voir un corps torturé, fragmenté, habité par une violence sourde et une vulnérabilité profonde. Son jeu, tout en retenue, laisse entrevoir les failles, sans jamais tomber dans l’excès.

Jean-Paul Sermadiras compose un Leland ambivalent, à la fois rassurant, autoritaire et cynique, dont la fragilité émerge au contact de Caspar. Dans ce huis-clos intense, se tisse un lien complexe, mêlant confrontation, confidences, séduction et manipulation.

Olivier Desbordes orchestre la mise en scène avec rigueur et sensibilité. L’espace scénique met en valeur la forte présence des comédiens.

Ce drame psychologique interpelle à plus d’un titre.

Caspar est-il vraiment fou ?

Et si sa folie était avant tout une défense psychique, un ultime rempart contre une violence intra-familiale restée sans adresse, ni témoin ?

Le délire devient alors une tentative de préservation du sujet, un espace où la psyché, menacée de dissolution, invente ses propres lois pour survivre.

La pièce confronte le spectateur à la brutalité de la psychiatrie de l’époque. La parole, broyée par la manipulation et la trahison, trouve ici peu d’issue : Leland, au courant du sort de réservé à Caspar, et les parents, par la signature du contrat fatal de la lobotomie, l’y enferment sans échappatoire…..

Caspar se vit, interroge, bouscule et laisse derrière lui un sillage de voix, de visions et de zones d'ombre qui persistent dans l’esprit du spectateur, bien après le rideau retombé.

Michele Freud

Janvier 2026, Théâtre Le Forum