Obsédées par la bouffe

Paru dans "Femme actuelle"

Jusqu'où la nourriture est-elle un plaisir ? Le boulimique est-il comblé ? Les appétits d'oiseaux sont-ils des gourmets ou des phobiques de l'ingurgitation ? Témoignages.

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Michèle Freud

Se nourrir. Bouffer. Se goinfrer ou chipoter. Toujours le même acte, quotidien, nécessaire à notre survie, et si différent selon chacun. Profondément intime et pourtant lié aux autres et au monde. Autonomisante ou aliénante, la nourriture est bien plus qu'une denrée. En allaitant (même au biberon) son bébé, la mère le nourrit aussi de tendresse, d'amour. Mais, parfois, d'angoisse, d'ambivalence ou de dégoût. Et c'est pour cela que notre lien à la nourriture est si complexe. Révélateur de nos manques, de nos frustrations et de nos peurs, mais aussi de notre goût de vivre. Quand elle n'est pas, derrière le masque du "bon vivant", une drogue redoutable, et derrière celui du grignoter maniéré, un pur répulsif. Car elle prend alors toute la place dans leur tête et leur affect. Mais derrière cette obsession se cachent des souffrances que Michèle Freud, psychothérapeute, nous aide à découvrir.

Femme Actuelle : Symboliquement, que représente la nourriture ?


Michèle Freud : Nos premières années sont marquées parce que Freud nomme le "principe de plaisir", axé sur la satisfaction immédiate de nos besoins. Notre rencontre avec la nourriture est liée au plaisir de téter, manger, avaler, incorporer. Ce contact originel avec l'aliment est censé être rassurant, puisqu'il est associé à la mère. Par ses caresses, sa nourriture et sa protection, elle installe les fondements de la sécurité intérieure de son enfant. L'absence, l'attente sont pour lui une frustration intense. Pour supporter ses manques (principe de réalité), l'enfant dispose d'un registre de représentations mentales fantasmatiques pour imaginer un "objet affectif" autre que la mère et faire la transition entre elle et le monde. Si l'enfant est suffisamment accompagné par la mère, il pourra réguler ses pulsions. Sinon, il lui sera difficile de faire face à la frustration et à la séparation.

Femme Actuelle : Le contenu de notre assiette serait le reflet de notre rapport au monde. Qu'en est-il ?


Michèle Freud : Le trop-manger serait une façon de se remplir du monde auquel on n'a pas accès par d'autres moyens (relation à autrui, créativité) ; le refus de la nourriture serait la peur d'être envahi par le monde extérieur. Mais les deux troubles se rejoignent : le boulimique ne met-il pas entre lui et les autres de plus en plus d'espace physique et psychique ?

Femme Actuelle : A-t-on raison de dire que les obsessions alimentaires sont propres à notre époque ?


Michèle Freud : Oui, car cet idéal qui prône l'affirmation de soi à travers un corps parfaitement maîtrisé nous pousse à négliger les sensations physiques et émotionnelles. Ce déplacement de l'idéal du moi sur le corps peut aboutir à des pathologies, en renforçant les comportements obsessionnels face à la nourriture.

Femme Actuelle : Sous quelles formes se déclinent-elles ?


Michèle Freud : Outre la boulimie et l'anorexie, d'autres comportements traduisent une incapacité à réguler ses pulsions : grignotage, fringales de sucre pour calmer l'angoisse, phobies quand l'aliment est perçu comme salissant pour le corps. Ils apparaissent en général à la puberté, quand l'enfant doit assumer ses attributs sexuels. S'en sentant incapable, il régresse aux stades de la petite enfance : oral (goinfrerie) ou anal (rétention, maîtrise de l'aliment). Ces troubles peuvent disparaître si le sujet mûrit à la faveur d'un événement (séparation d'avec le milieu familial, emploi...) de nature à installer confiance et estime de soi et à favoriser cette maturation.
 

"Je mangeais jusqu'à en être écoeurrée"

"J'étais rassasiée après deux bouchées"

"Comme ma mère, j'ai gavé mes enfants"

Sarah, 33 ans
Sa nourriture d'enfant : "Ma mère nous servait souvent des surgelés. On ne l'intéressait pas vraiment. J'étais proche de mon père, un homme brillant que je voulais à tout prix satisfaire. Je me nourrissais en nourrissant son désir !"
Son obsession : "Tout a commencé par un régime pour perdre 3 kilos. J'avais 20 ans. Je les ai perdus, repris, reperdus... pendant quatre ans. J'alternais trois jours de régime draconien et trois jours de laisser-aller total où je me goinfrais jusqu'à l'écoeurement afin d'éliminer, en vain, ce besoin de nourriture. J'ai réussi à manger normalement en entrant dans la vie active et en quittant mes parents. J'avais trouvé un équilibre."

Ce qu'en dit la psy
Sarah souffre de cette absence de relation avec sa mère, une relation froide, à l'image des "surgelés" qu'elle évoque. La frénésie alimentaire sert de coupecircuit émotionnel, de compensation à un sentiment de détresse et de solitude. Sarah est encore dans cette recherche de fusion qui créé cette fragilité de l'identité et un mauvais discernement des sensations physiques, une confusion entre le dedans et le dehors, le moi et le non-moi. La nourriture est "l'ersatz" de la mère. De plus, ce "désir de père", dont elle se nourrit, elle le vit entre culpabilité (trop-plein) et expiation (vide). C'est en se séparant physiquement des parents que la séparation symbolique a pu se faire.
Isabelle, 38 ans
Sa nourriture d'enfant : "Ma mère ne nous faisait pas à manger. A midi, on ouvrait une boîte de conserve. Le soir, elle compensait par une plâtrée macrobiotique: des céréales complètes où flottaient des légumes. Elle avait souffert elle-même d'un manque de nourriture intellectuelle et, du coup, sur ce plan, on a été largement servies !" Son obsession : "Quand je suis devenue végétarienne, je n'ai plus eu envie d'aucun aliment. La vue d'une assiette pleine me coupait l'appétit, j'exaspérais mon compagnon qui s'était mis aux fourneaux. Lorsque j'étais invitée, c'était l'angoisse. J'étais prise dans un dilemme : gaspiller ou vomir. Après deux-trois bouchées, je délaissais mon assiette, suscitant maintes réflexions. Cela me culpabilisait."

Ce qu'en dit la psy
Isabelle rejette, dans un désir d'autonomie, le besoin fusionnel qu'elle a de sa mère. Faute d'avoir su tisser un lien suffisamment confiant, celle-ci ne rend pas la séparation possible. Ce qui empêche Isabelle de s'investir dans une autre relation : refuser la nourriture, c'est aussi, symboliquement, refuser le lien, d'où son sentiment de culpabilité. Comme dans toute forme d'anorexie, l'intellect (pour elle, le domaine de fusion possible avec la mère) est très idéalisé. A noter aussi que le végétarisme est une sorte de peur du cannibalisme propre à l'anorexique : la peur d'être dévorée.
Anne, 44 ans
Sa nourriture d'enfant : "Quand j'étais petite, tout tournait autour de la nourriture. Ma mère passait ses journées à nous concocter des petits plats. Dès le matin, elle s'inquiétait de ce que j'avais dans le ventre et me remplissait les poches d'en-cas. J'étais gavée de nourriture, en mots et en acte. C'était le seul lien que j'avais avec elle."
Son obsession : "Devenue mère, j'ai fait la même chose avec mes enfants. Lorsqu'un de mes enfants refusait de manger, savoir qu'il avait le ventre vide m'était insupportable. Quand mon fils régurgitait, j'allais parfois jusqu'à le gifler."

Ce qu'en dit la psy
Par peur du manque d amour, Anne nie ses propres besoins et fait sien le désir de sa mère. Pour elle, "le ventre vide" a une signification très anxiogène. Sa mère, devançant toutes ses attentes, ne lui a pas permis de faire face à la frustration. Elle rejoue le même scénario de la mère surprotectrice, toute puissante et directive et utilise la nourriture en étouffant chez ses enfants toute manifestation émotionnelle et toute velléité d'individuation, empêchant ainsi leur apprentissage de l'autonomie. La nourriture est pour elle la réponse polyvalente à toute demande. Lorsque son fils régurgite, elle a une peur panique d'être elle-même rejetée. Ne sachant interpréter les autres besoins de ses enfants (besoin de contact, de paroles), elle répond par un don de nourriture.

Cécile Dollé
Article paru dans le n°1024 du 10/05/2004


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