La famille FREUD

Paru dans "ELLE, Les grandes familles"

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L'Oedipe en héritage


De Sigmund, inventeur de la psychanalyse, à son petit-fils Lucian, considéré comme « le plus grand peintre anglais vivant », les Freud ont marqué le XXe siècle de leur empreinte. De Vienne à Londres, voici la saga d'une famille nombreuse, nomade, et dotée, comme il se doit, d'inconscients complexes.

Parmi les fils de Freud, aucun ne suivit sa trace, seule sa fille cadette, Anna, qui, dans la grande tradition bourgeoise du début du XXe siècle, fut éduquée à la maison par une gouvernante: les filles, alors, n'allaient pas à l'école. Mais Freud, ce génie qui inventa la psychanalyse, découvrit l'inconscient et changea radicalement la façon dont l'humanité regarde son âme,

L'histoire de la famille Freud est une histoire de famille nombreuse. Sigmund Freud, né en 1856, était l'aîné de sept enfants, sans compter ses deux demi-frères qui avaient l'âge de sa mère. Compliqué? Freudien, mon cher Watson. « Ma vie dans une famille nombreuse a aiguisé mon regard, dirat-il. Je suis devenu un observateur perspicace. » Le petit Sigmund est le fils chéri de sa maman, son« Sigi en or". Toute sa vie, Freud gardera la nostalgie des forêts de sa Moravie natale, et jamais il n'aimera Vienne. Pourtant, c'est là que ses parents lui veulent un bel avenir. Et il se révèle un brillant élève. Etudiant en médecine, il se penche sur le sexe des anguilles avant de s'intéresser, en suivant les cours du P' Charcot à la Salpêtrière, aux fantasmes sexuels des jeunes filles hystériques.

Au même moment, ce jeune homme est un fiancé chaste. Il est tombé fou amoureux de Martha Bernays, issue, comme lui, de la petite bourgeoisie juive. Les fiançailles durent quatre longues années. Quand il se marie, Sigmund a 30 ans et, au cours des neuf années qui suivent, Sigmund et Martha Freud conçoivent trois garçons et trois filles, dont la dernière, Anna, qui ne fut semble t-il pas désirée par sa mère. Révolutionnaire de cour, explorateur génial de l'âme et des instincts, Sigmund Freud est, à la maison, un parfait bourgeois conservateur de la fin du XIXe siècle.

Martha ne s'intéresse en rien aux travaux de son mari, à dessein, selon Marie Bonaparte, grande amie et disciple de Freud: En parfaite femme d'intérieur, elle gère la maison, dresse les menus des repas, commande les domestiques - une nourrice, une gouvernante, un cuisinier, une femme de chambre et une femme de ménage. Et s'occupe entièrement de l'éducation des enfants. Mathilde, Jean Martin, Oliver, Ernst, Sophie et Anna voient peu leur père : le professeur travaille de seize à dix-huit heures par jour. Freud n'évoque pas ses recherches devant ses enfants, il leur explique encore moins ce que seront les frémissements de leur sexualité. C'est uniquement pendant les vacances, lorsqu'il loue un chalet à la montagne, qu'il observe d'un peu plus près sa progéniture. Jean Martin, le fils aîné, dont le prénom est un hommage à Jean Martin Charcot, cherche longtemps sa voie avant de devenir juriste et homme d'affaires. Oliver - prénom donné en hommage à Oliver Cromwell, le révolutionnaire anglais - devient un excellent ingénieur en travaux publics. Ernst, lui, part étudier en Allemagne où il se consacre à l'architecture. Les deux filles aînées, Mathilde et Sophie, se marient: n'est-ce pas alors l'unique destin d'une femme? La seule des filles à regimber, à se rebeller contre ce conformisme est la petite dernière, Anna demeure la seule enfant à la maison et elle n'en bougera jamais. Elle devient à la fois la disciple de son père, sa patiente (il l'analyse par deux fois, au mépris des règles que l'on dit freudiennes), sa garde-malade, sa protectrice, et la gardienne de son enseignement. Son Antigone, dira même Freud. Anna ne se mariera pas. On affirme même qu'elle est restée vierge. Mais, à l'image de son père, elle devient une pionnière et invente la psychanalyse des enfants. Cette femme de tête ne ressent-elle pas une sourde culpabilité quand sa rivale, Sophie, meurt en 1920 de la grippe espagnole ? Trois ans plus tard, son père découvre qu'il souffre d'un cancer de la mâchoire. Au même moment, son petit-fils préféré, Heinerle, le fils de la défunte Sophie, meurt d'une méningite tuberculeuse. « Ce fut le plus grand chagrin de sa vie, a écrit Marie Bonaparte, et, après cette épreuve, toute joie lui semblait impossible. »

Quelques mois auparavant, un autre petit-fils est né, Lucian, le fils d'Ernst, l'architecte. Lucian, sans nul doute, a rendu visite à son grand-père à Vienne. A-t-il pénétré dans son cabinet, cette pièce rendue si célèbre par son divan, où le moindre espace était occupé par des statues anciennes, des bustes romains, égyptiens, chinois, grecs et assyriens ? Sigmund Freud était un collectionneur passionné et, de ses visites quotidiennes aux antiquaires, il avait rapporté plus de deux mille pièces. De l'avis de Lucian Freud, il était plus un artiste qu'un scientifique.

Pendant ce temps, en Allemagne, l'antisémitisme et un nationalisme exacerbé grondent. En 1933, Hitler parvient au pouvoir. « Nous avons dû donner raison à Freud, écrit Stefan Zweig dans "Le Monde d'hier", quand il ne voyait dans notre culture qu'un mince sédiment qui, à chaque instant, peut être crevé par les puissances destructrices du monde souterrain, nous avons dû nous habituer peu à peu à vivre sans terrain solide sous nos pieds, sans droits, sans liberté, sans sécurité. » En mai 1933, les livres de Freud sont brûlés sur la place publique en Allemagne. Face à ces autodafés, la seule arme de Sigmund Freud est l'humour. « Quel progrès, s'exclame-t-il. Au Moyen Age, on m'aurait brûlé, aujourd'hui, on se contente de brûler mes livres. » Son fils Ernst fuit Berlin pour Londres avec ses enfants Lucien, Clément et Stephan. Sigmund Freud pense encore que l'Autriche sera épargnée. Mais Hitler, en mars 1938, s'en empare et entre à Vienne sous les vivats d'une foule que l'on pourrait qualifier d'hystérique.

La Gestapo fait irruption dans l'appartement des Freud. Tout l'argent qui s'y trouve est raflé. Anna est arrêtée pour être interrogée. Elle sera libérée de longues heures plus tard.

Marie Bonaparte, l'amie et la disciple, qui est aussi princesse de Grèce et immensément riche, part aussitôt à Berlin négocier le départ de la famille Freud vers l'Angleterre et versera aux nazis une rançon de près de 5 000 dollars.

Freud meurt un an plus tard, en septembre 1939, quelques jours après la déclaration de la guerre de l'Angleterre et de la France à l'Allemagne. Il a 83 ans. Anna lui succède et devient, à Londres, une analyste reconnue et estimée. Elle meurt en 1982, dans la maison où s'était éteint son père. Une maison où, pendant des décennies, elle a gardé précieusement à leur place le divan de son père, ses statuettes, son fauteuil.

Dans la famille Freud, ce sont les femmes qui s'inscrivent dans le sillage de Sigmund. Après Anna, Sophie, fille de Jean Martin, a repris le flambeau. Née en 1924, elle a émigré aux Etats-Unis pendant la guerre et fait des études au prestigieux collège de Radcliffe. Psychosociologue; elle s'intéresse particulièrement aux enfants défavorisés. Sophie Freud, qui vit toujours à Boston, continue, à près de 80 ans, à donner des conférences dans les universités américaines. Elle correspond régulièrement avec une autre Freud, Michèle, psychothérapeute.

Arrière-petite-fille de Sigmund Michèle Freud est la fille de Clément Freud, lui-même fils d'Ernst, l'architecte et l'exécuteur testamentaire de son père Sigmund. Michèle, dont la mère est française, vit à Saint-Raphaël. « Je travaille sur le langage du corps, depuis très longtemps. Bien que le corps ait été en filigrane dans toute la métapsychologie freudienne, Sigmund Freud, sans doute, faute de temps, s'est davantage intéressé au langage verbal. Michèle Freud a publié plusieurs ouvrages sur le corps dont « Mincir et se réconcilier avec soi» (Albin Michel) qui vient de sortir où elle insiste sur l'importance de l'estime de soi et l'image du corps.

Michèle Freud possède cette particularité d'avoir, dans sa famille proche, deux génies: son arrière-grand-père Sigmund, et son oncle Lucian, le peintre. Ce dernier a 17 ans quand l'un de ses premiers tableaux, un autoportrait, est reproduit dans la prestigieuse revue britannique « Horizon », en 1940. Aujourd'hui, Lucian Freud est un peintre britannique consacré, révéré. La reine Elisabeth n'a-t-elle pas posé pour lui, selon les conditions qu'il a imposées? Le tableau a choqué, la reine y apparaît, sous sa couronne, le visage presque revêche. Ce portrait - une très petite toile - est exposé à Buckingham. Il a également peint Kate Moss enceinte, ainsi que Jerry Hall. Lucian Freud, peintre des people? S'il n'était que cela, il serait un petit maître. Or, il s'inscrit dans la tradition des Rubens, Ingres, Courbet. Il peint la chair, les corps, comme son grand-père a scruté les émotions: avec une acuité souvent impitoyable, mais si vraie et novatrice. Ce qui fait dire à son compatriote David Hockney: « Il est le plus grand de tous. » Lucian Freud peint surtout ses proches. En 1961, il fait poser sa petite amie, Bernardine Coverley, enceinte de leur fille Bella. Le tableau, « Pregnant Girl », est une des ouvres maîtresses de l'artiste. Ils auront une autre fille, Bella, qui est aujourd'hui une styliste renommée. Elle a travaillé pour Vivienne Westwood et Malcolm McLaren avant de lancer sa griffe en 1990, dont son père, joli cadeau, a dessiné le logo. Bella Freud affirme n'avoir jamais vraiment lu les livres de son arrière grand père Sigmund, mais elle aime donner ce conseil: « Si tu soignes ton apparence physique, tu te sens mieux à l'intérieur. » Enfant, Bella répondait à ceux qui lui demandaient ce qu'elle voulait faire plus tard : « Je veux être normale. »

C'est ce que raconte sa soeur Esther dans « Marrakech Express » (éd. de Fallois). Grâce à ce roman adapté au cinéma (avec Kate Winslet dans le rôle de la mère), Esther Freud est devenue écrivain. Le thème de ses romans: la vie de familles peu ordinaires, qui ressemblent fort à la sienne. De son père Lucian, Esther avoue: « Poser pour lui a été la meilleure façon de le voir. »

D'autres Freud se sont illustrés, eux, dans les chroniques mondaines anglaises. Matthew Freud, le frère de Michèle, la psychothérapeute, a fait, en 2001, « le mariage de l'année » en épousant Elizabeth Murdoch, fille du magnat de la presse Rupert. Il est aujourd'hui un homme d'affaire influent et à la tête d'une importante affaire de communication.

Emma Freud, la soeur de Matthew et Michèle est aussi l'épouse de Richard Curtis, producteur et scénariste de Quatre mariages et un enterrement, Coup de foudre à Nothing Hill, Love actually. Elle collabore activement à ses productions. Elle a animé pendant quelques années une émission à la B.B.C « Pillow Talk » ou « Confidences sur l'oreiller ».

Le lit remplace, en l'occurrence, le divan de l'arrière-grand-père. Le clin d'oil est-il volontaire? Ou surgit-il de l'inconscient familial ? La question est freudienne, bien sûr.

ANNICK LE FLOC'HMOAN


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